L’Islam et la libération des femmes au Moyen-Orient (2003)

Azam Kamguian

J’interviens dans ce débat en tant que militante et auteure engagée dans des questions affectant les femmes du Moyen-Orient. J’examinerai aujourd’hui l’hostilité de l’Islam aux droits des femmes dans le contexte économique et social de la région, et j’évoquerai également l’impact de la charia et du mouvement de l’islam politique sur les droits des femmes en tant que citoyennes, leurs libertés civiques et leur liberté individuelle. Je terminerai en expliquant quelles sont nos tâches actuelles.

La position des femmes au Moyen-Orient a soulevé un grand intérêt ces derniers temps. Quelles sont les données dont on dispose concernant la subordination des femmes dans cette région ? Quel rôle jouent l’idéologie et les pratiques islamiques dans l’oppression des femmes du Moyen-Orient et dans d’autres sociétés dominées par l’islam ?

Peu de gens prétendent que le statut des femmes au Moyen-Orient peut être compris sans faire référence à l’islam. Bien que les systèmes juridico-religieux de chaque Etat local ne soient pas tous identiques, les femmes sont partout des citoyennes de seconde classe. Mais la position des femmes dans la région ne peut être comprise sans une analyse détaillée du contexte économique et politique dans lequel elles vivent, et de l’influence multiséculaire de l’islam.

Il existe plusieurs courants dans le débat concernant le statut des femmes au Moyen-Orient. Certains nient que la grande majorité des femmes de cette région soient plus opprimées que celles des autres pays. D’autres considèrent que cette oppression existe bien, mais qu’elle est extrinsèque à l’islam et au Coran qui, selon eux, défendent l’égalité des genres, égalité qui aurait été sabotée par le système patriarcal arabe et des influences extérieures.

Parmi les intellectuels et les universitaires, toute tentative de critiquer l’islam et l’oppression islamique des femmes relève, selon eux, de l’ « orientalisme ». Face aux défis de l’Occident, la réaction de l’islam a pris différentes formes, mais en dernière analyse toutes visent à démontrer la prétendue nature « progressiste » du Coran, des hadiths et de la charia. Et ce, soit en niant le statut inférieur des femmes dans les sociétés du Moyen-Orient soit en l’attribuant aux traditions pré-islamiques et à l’influence des mouvements actuels de l’islam politique.

De nombreuses intellectuelles féministes et universitaires excusent l’islam en affirmant que le port du voile, les mutilations génitales et l’oppression brutale des femmes ne se limitent pas aux sociétés moyen-orientales. Certains affirment que les femmes qui se maquillent en Occident sont tout aussi opprimées que celles qui en Orient portent le hijab, mais qu’il s’agit d’une oppression post-moderne, néo-coloniale. Selon eux, les femmes ont un statut inférieur dans toutes les religions et cette situation n’est donc pas spécifique à l’islam. Mais leur comparaison ne tient pas debout car, en Occident, la laïcité et les Etats laïcs ont considérablement restreint le pouvoir de contrôle du christianisme sur la vie des femmes. Ce type de raisonnement peut s’illustrer par une citation de Nawal El Saadawi : « J’ai remarqué que de nombreuses personnes, y compris des professeurs de religion et d’études islamiques prennent un verset du Coran et affirment que Dieu a permis aux hommes de battre les femmes. Ils ne comparent pas ce verset à d’autres. Ils ne comparent pas le Coran à la Bible. S’ils le faisaient, ils verraient que la Bible opprime davantage les femmes. »

Selon Nawal El Saadawi, les femmes du Moyen-Orient ne sont pas opprimées parce qu’elles vivent sous la domination de l’islam, ou parce qu’elles appartiennent à l’Orient, mais à cause d’un système patriarcal et de classe qui domine le monde depuis des milliers d’années. D’après elle, la lutte pour les libertés civiques des femmes, pour leur liberté individuelle et pour la laïcité n’a pas de sens. Dans ce type de discours, le concept de patriarcat  sert uniquement à dissimuler le rôle de l’islam dans l’oppression des femmes. Tous les aspects de l’oppression des femmes au Moyen-Orient sont, à tort, attribués uniquement au « patriarcat ». Il est évident que le système économique et l’oppression politique jouent un rôle dans l’oppression des femmes. Mais si l’islam n’a aucun effet sur le statut de la femme, pourquoi la position des femmes est-elle pire au Moyen-Orient que dans n’importe quelle autre région du monde ?  

La résistance islamique contre les droits des femmes

Historiquement, l’islam s’est opposé aux droits des femmes, à la laïcité, au modernisme et aux valeurs humanistes. Des différences fondamentales sont apparues entre l’Orient musulman et l’Occident non musulman au XIXe et au XXe siècles. Des changements économiques et sociaux, ainsi que l’impact de la culture occidentale, ont fait naître des forces à l’intérieur des sociétés du Moyen-Orient, forces qui ont modifié lentement la condition des femmes. Depuis le début du XIXe siècle, dans plusieurs domaines essentiels, les résultats du processus suscité par l’influence occidentale ont été généralement positifs. Les institutions sociales et les mécanismes de contrôle et d’enfermement des femmes, ainsi que leur exclusion des principaux domaines d’activité, ont été progressivement démantelés.

Au départ, ce processus n’a pas produit des changements juridiques, mais plutôt des phénomènes comme l’accès des femmes à l’éducation. La pénétration économique occidentale au Moyen-Orient et la diffusion de la pensée politique occidentale dans les sociétés du Moyen-Orient n’ont pas ébranlé la loi islamique et ses institutions sociales réactionnaires et oppressives pour les femmes. Les changements de la loi islamique concernant les femmes ont suscité une résistance considérable. Les lois sur les femmes occupent une place déterminante dans le Coran. De plus certains changements favorables aux femmes ont été interprétés par les forces nationalistes et islamiques comme le signe d’une invasion définitive de la dernière sphère qu’ils pouvaient contrôler face à l’agression des « infidèles », maintenant que l’Occident avait mis la main sur la souveraineté politique et sur l’économie de leurs pays. Lorsque les Français arrivèrent en Egypte avec Napoléon, le port du voile augmenta en réaction à l’occupation française. Les islamistes considéraient des valeurs modernes telles que les droits des femmes comme une conspiration de l’Occident qui accompagnait et servait son offensive économique et politique. Leur réaction culturelle fut de se tourner vers leurs propres traditions.

Dans la lutte pour améliorer la condition des femmes, les premiers noms associés avec ces combats sont souvent des hommes, mais dès le départ des femmes furent impliquées. A cette époque, les droits des femmes, particulièrement la question du voile, émergèrent comme un sujet central dans le débat politique national. Pour la première fois de toute l’histoire de l’islam, des questions comme le voile, la polygamie, le divorce et la ségrégation sexuelle furent discutées ouvertement au Moyen-Orient. L’activité publique et indépendante pour les droits des femmes se développa au XXe siècle. La modernisation améliora généralement la position des femmes. Bien que le succès des réformes fût lié aux changements économiques et sociaux, les problèmes immédiats étaient souvent idéologiques, principalement l’attitude à adopter face à la sacro-sainte loi islamique.

Mais la réalité sociale et économique amena les femmes du Moyen-Orient à intervenir de plus en plus dans la sphère publique, et cela a été largement positif pour les femmes, en particulier durant les périodes historiques de l’indépendance nationale, de la laïcisation et la modernisation économique en Turquie et en Tunisie.

Ceux qui veulent instaurer les réformes juridiques dans les pays où la loi n’est pas égalitaire pour les femmes souhaitent surtout restreindre les facilités pour le divorce, la polygamie et l’âge du mariage, souvent par le biais de précédents islamiques et en obligeant les hommes à justifier le divorce ou la polygamie devant les tribunaux. Ces changements sont appelés islamiques et les tribunaux islamiques conservent généralement un certain pouvoir. Les lois sur la famille, pierre angulaire de l’oppression islamique des femmes, étaient et sont farouchement défendues par les dirigeants religieux et politiques musulmans au Moyen-Orient. Que ces lois soient encore pratiquement intactes souligne l’existence de forces traditionnelles et islamiques extrêmement puissantes dans les sociétés du Moyen-Orient. Les interprétations réformistes telles celles qui soulignent « l’esprit égalitaire du Coran » et veulent remodeler la charia en réinterprétant le Coran, ces interprétations sont principalement nées sous l’influence des changements économiques et sociaux impulsés par l’impact de l’Occident.

 

L’islam politique

L’islam politique est une force fondamentale qui a imposé de graves retours en arrière concernant les droits des femmes dans la région, au cours des dernières décennies. L’islam politique est un mouvement né en opposition aux mouvements laïcs et progressistes pour la libération et l’égalité, contre le progrès intellectuel et culturel, et contre les opprimés qui luttent pour la justice, la liberté et l’égalité dans la région. Au cours des années 1970, l’islam politique s’est renforcé et élargi. Dans les années 1980, ce mouvement a été soutenu et nourri par les gouvernements occidentaux qui s’en sont servis au cours des conflits et tensions de la guerre froide, mais aussi pour combattre les mouvements progressistes de la région. L’islam politique s’oppose à la liberté et aux droits civiques des femmes, à la liberté d’expression culturelle et personnelle ; il impose des lois et des traditions brutales, sans parler des meurtres, des décapitations et des génocides .En Iran, au Soudan, au Pakistan et en Afghanistan sous les talibans, des régimes islamiques ont transformé ces pays et particulièrement les maisons des femmes en prisons, où leur confinement, leur exclusion de nombreuses activités professionnelles et éducatives, et leur traitement brutal ont acquis force de loi. De plus, le discours misogyne qu’ils ont répandu dans la sphère publique soutenait implicitement la violence masculine contre les femmes.  

Les femmes, citoyennes de seconde classe

Actuellement les femmes sont des citoyennes de seconde classe dans la région : on nie leur identité juridique complète en les privant des droits, des privilèges et de la sécurité dont les citoyens devraient tous bénéficier. Des lois injustes, des constitutions discriminatoires et des esprits pleins de préjugés ne reconnaissent pas les femmes comme des citoyennes égales et violent leurs droits. Les « nationaux », les citoyens, sont en principe des personnes nées dans un pays ou qui ont été naturalisées.  Elles bénéficient de tous les droits et privilèges accordés à un individu libre et doivent aussi être protégées par l’Etat. Cependant, les femmes n’ont droit à une citoyenneté entière dans aucun pays du Moyen-Orient ou d’Afrique du Nord; elles sont partout des citoyennes de seconde classe. Dans de nombreux cas, les lois et les règles de l’Etat renforcent l’inégalité des genres et l’exclusion des droits réservés aux « nationaux ». L’Etat renforce le contrôle tribal-familial de l’islam sur les femmes, et les rend encore plus dépendantes vis-à-vis de ces institutions. Contrairement à l’Occident, où l’individu est l’unité de base de la société, la famille est à la base des sociétés arabes. Cela signifie que l’Etat se soucie d’abord de protéger la famille plutôt que de protéger ses membres. Les droits des femmes ne concernent donc que leurs rôles de femmes et d’épouse. La discrimination de l’Etat contre les femmes dans la famille s’exprime dans des codes de la famille injustes qui nient aux femmes l’accès égalitaire au divorce et à la garde des enfants.

Dans toute la région, si une femme arabe choisit de se marier avec un étranger, ce dernier ne bénéficiera pas de la nationalité de son épouse. De plus, seuls les pères (jamais les mères) peuvent passer leur citoyenneté à leurs enfants. Dans de nombreux cas, lorsqu’une femme devient veuve, divorce ou a été abandonnée, ou si son mari n’est pas un ressortissant du pays, ses enfants n’ont pas droit à la nationalité, et sont donc exclus de leurs droits de citoyen. Ces droits incluent l’accès à l’éducation et au système de santé, à la propriété de la terre et à l’héritage. Par contre, les hommes peuvent étendre leur nationalité à leurs femmes et à leurs enfants. Cette inégalité juridique non seulement nie aux femmes leurs droits civiques, mais elle dénie aux enfants leurs droits fondamentaux en tant qu’êtres humains.

Si la loi est conçue pour protéger les femmes seulement en ce qui concerne leur rôle dans le famille, elle ne peut donc protéger celles qui ont besoin d’être protégées contre leurs familles. En ne protégeant pas les femmes contre la violence, contre les mauvais traitements, le viol, le viol conjugal et les crimes « d’honneur », l’Etat se montre incapable d’offrir la protection dont dispose un citoyen à part entière. En fait, en ignorant des questions comme celles de la violence masculine, et en infligeant toujours des punitions bénignes à ceux qui brutalisent les femmes, l’Etat renforce l’exclusion des femmes de leurs droits de citoyennes.

Les lois sur la famille fondées sur la charia exigent souvent des femmes qu’elles obtiennent la permission d’un membre masculin de leur famille pour entreprendre des activités qu’elles devraient avoir le droit d’engager librement. Cela augmente la dépendance des femmes vis-à-vis des membres masculins de la famille, dans les domaines économique, social et juridique. Par exemple, dans de nombreux pays arabes, les femmes doivent obtenir la permission de leur père, mari ou frère pour obtenir un passeport, voyager à l’étranger, créer une société, recevoir un prêt bancaire, ouvrir un compte, ou se marier.  

Quelles revendications avancer ?

Etant donné l’hostilité intrinsèque de l’islam vis-à-vis de l’égalité entre les sexes et des droits des femmes et vis-à-vis de leur rôle dans la société, comment peut-on améliorer leur condition ? Chasser l’islam politique est la condition première pour améliorer le statut de la femme au Moyen-Orient. Le système social est fondé sur la misogynie et l’arriération islamiques, et les femmes du Moyen-Orient ne regretteront aucunement sa disparition. Le XXIe siècle doit voir la disparition de l’islam politique. Ce processus, je crois, se déclenchera en Iran. D’extraordinaires signes d’espoir et de changement continuent à être émis par les femmes iraniennes, sur place comme en exil. En Iran, les femmes ont lancé le premier et le plus efficace des défis contre le régime islamique en remettant en cause courageusement le droit des autorités islamiques à définir leur vie.

La libération des femmes du Moyen-Orient repose sur la laïcité et la création de systèmes politiques égalitaires dans la région. La laïcité a été et continue à être la condition élémentaire de la libération des femmes au Moyen-Orient. Nous devons lutter pour :

—    une séparation complète entre la religion et l’Etat,

—    l’élimination de tout concept religieux, de toute influence religieuse dans le domaine juridique,

—    la religion doit être considérée comme l’affaire privée des individus,

—    toute mention de la religion doit être éliminée des lois, des cartes d’identité, passeports et de tout document officiel,

—    il faut interdire à l’Etat comme aux médias de désigner les gens, individuellement ou collectivement, par une étiquette religieuse,

—    éliminer la religion du système éducatif,

—    interdire l’enseignement des dogmes religieux et les interprétations religieuses dans les écoles.  

Pour terminer je voudrais brièvement évoquer la question de la réforme et de la modernisation de l’islam. Est-ce un objectif valable ? Pourquoi faudrait-il moderniser l’islam ? Si quelqu’un me disait qu’il veut humaniser et moderniser l’esclavage, le fascisme ou le patriarcat, je lui répondrais qu’il faut plutôt s’en débarrasser. Pour ces « modernisateurs »-là, si l’islam permettait aux femmes d’aller étudier avec une robe allant jusqu’aux genoux, ou de devenir juge à condition de faire silence sur sa sexualité, alors l’islam serait « modernisé ». Les objectifs de ceux qui veulent moderniser l’islam sont beaucoup plus limités que les miens. Nous méritons un tout autre modernisme. Tenter de moderniser ou de réformer l’islam ne fera que prolonger l’oppression et la subordination séculaire des femmes dans les sociétés dominées par l’islam. Plutôt que de moderniser l’islam, il faut le « mettre en cage », tout comme l’humanité a mis en cage le christianisme, il y a deux siècles. L’islam doit être subordonné à la laïcité et à l’Etat laïc.  

(Ce texte s’inspire d’un discours prononcé lors d’une conférence organisée du 11 au 13 avril 2003 à Washington par le Conseil pour un humanisme laïc sur le thème « Une nation sans Dieu ? »)